Tolkien, un écrivain marqué par la tristesse

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Tolkien, auteur du Seigneur des anneaux et de Bilbo le Hobbit, dans les années 1960.Crédits photo : The Granger Collection NYC/©The Granger Collection NYC/Ru

 

L’auteur du Seigneur des anneaux reste méconnu. À l’occasion de l’adaptation au cinéma de son roman Le Hobbit, une spécialiste de la littérature féerique évoque cet écrivain.

Irène Fernandez, normalienne, agrégée de philo et docteur ès lettres, est l’auteur de « Si on parlait du ­Seigneur des anneaux » (Presses de la Renaissance) et de « Défense et Illustration de la Féerie » (Philippe Rey).

 

Le Figaro Littéraire. – Quel genre d’homme le créateur du Seigneur des anneaux et de Bilbo le Hobbit était-il?

Irène Fernandez. – Il a mené une vie tout à fait normale. Bon mari, amoureux de sa femme, et bon père auprès de ses quatre enfants. Il a obtenu très jeune la chaire d’anglo-saxon à Oxford, puis celle de langue et littérature anglaise. Ses grandes œuvres critiques portent sur le Beowulf, un poème épique du VIIIe siècle, et sur Sire Gauvain et le Chevalier vert, un roman de chevalerie du XIVe. Il n’avait d’autre originalité que celle d’être intrinsèquement original! Cette vie très classique contrastait en effet avec une imagination incroyable. Philologue dans l’âme, il a inventé des langues très élaborées, des personnages pour les parler, et toute une mythologie où se déploient leurs aventures.

Des fondus de Tolkien apprennent aujourd’hui les langues elfiques!

On a du mal à croire que cet auteur qui a mis en scène tant de batailles ait filé une existence paisible de bout en bout!

La mort de sa mère quand il avait douze ans l’a marqué. Déjà orphelin de père, il fut élevé avec son frère par un prêtre oratorien. Cette perte, et les tranchées de la guerre de 1914 où il fut envoyé comme officier à vingt-deux ans, et où il a perdu des amis très chers, ont laissé en lui une tristesse indélébile qui explique la couleur mélancolique de son imaginaire. Dans ses romans, les victoires sont toujours provisoires et le bien advient parfois par le mal. Frodo, le héros duSeigneur des anneaux, chargé de détruire l’anneau de pouvoir que convoite le maléfique Sauron en le jetant dans un volcan, au dernier moment ne voudra plus s’en séparer. Frodo échoue et pourtant la quête aboutit: c’est le triste Gollum qui, en se jetant dessus pour s’en emparer, tombe avec l’anneau dans le volcan.

Tolkien n’est jamais manichéen. La destruction de l’anneau entraîne la chute de Sauron et permet la restauration d’une royauté heureuse. Mais cette trêve n’est pas la victoire définitive, on sait que Sauron réapparaîtra sous une autre forme.

Tolkien était aussi un amateur de clubs littéraires…

Il a fondé plusieurs clubs parce qu’il avait besoin de partager ses passions. Grâce au club

des «Coalbiters», qu’il avait créé à Oxford pour lire les sagas et les poèmes islandais dans le texte, un club qui ne fut dissous que lorsque tous ces textes eurent été lus, Tolkien a connu C. S. Lewis, le futur auteur deNarnia. Tolkien et Lewis furent longtemps en communion d’esprit. Pendant vingt ans, le groupe des «Inklings» a réuni autour de ces deux figures des amis qui avaient en commun la foi et l’envie d’écrire. Ils se retrouvaient souvent dans un pub devenu célèbre pour cela. Entre deux bières, ils discutaient de mythologie et se lisaient des chapitres de leur ouvrage en cours.

On dit que Tolkien a converti C. S. Lewis?

Tolkien l’a aidé à devenir chrétien en lui disant que les Évangiles étaient un mythe vrai. Ils avaient en commun la passion pour les mythes, ces récits qui aident l’homme à comprendre sa propre expérience et son rôle dans l’univers, un monde plus vaste et profond que ce que nous pouvons en voir et néanmoins intelligible.

Tolkien était au fond un esprit très libre et peu conventionnel.

Oui, il était très intelligent. Lui et ses amis étaient considérés par leurs collègues comme d’affreux réacs. En fait, ils étaient plutôt anarchisants. D’ailleurs, Tolkien, le catholique traditionnel, eut beaucoup de succès dans le milieu hippie. Il se méfiait des idéologies de tous bords et de l’appareil étatique, au nom d’une morale de la responsabilité individuelle. Parce que dans ses livres le mal est personnifié, on l’a accusé de racisme: c’est une absurdité. «Nous sommes tous égaux devant le grand auteur», disait-il. À son fils Christopher, officier dans la RAF, il écrivait pendant la guerre qu’il y avait des orques (les êtres maléfiques du -«Seigneur des anneaux») partout, y compris dans leurs propres rangs, même si sans conteste l’ennemi nazi était pire qu’eux. À un éditeur allemand qui lui avait demandé à la fin des années 1930 s’il était juif, il avait répliqué sèchement qu’il n’avait pas cette chance.

 

Quelle est selon vous la grande œuvre de Tolkien?

Le Seigneur des anneaux. Contrairement au Hobbit, ce n’est pas un livre pour les enfants. Le Silmarillion et les douze volumes édités sous le nom d’Histoire de la Terre du milieu, publiés après sa mort, sont des récits mythologiques qui éclairent l’univers du Seigneur des anneaux, mais ces textes là s’adressent à mon avis aux passionnés de Tolkien! Pour ma part, j’aime beaucoup ses contes, La Feuille de Nigglepar exemple, et son essai sur le conte, Faërie et autres textes, fondamental. Il y explique entre autres que le conte doit avoir une happy end, à l’image de l’événement heureux qui achèvera le temps, et que l’Évangile est le conte par excellence qui donne un sens à l’histoire des hommes.

Comment Tolkien conciliait-il sa vision chrétienne du monde et la conception païenne des contes scandinaves qui l’inspiraient?

Selon lui, les mythes préchrétiens sont déjà une approche de la Vérité. Leur vision est incomplète mais c’est déjà une vision, au sens fort. Tolkien ne voulait pas écrire une allégorie chrétienne. «Le Seigneur des anneaux est une œuvre catholique de part en part, c’est pourquoi j’ai effacé toute allusion religieuse», disait-il. Son monde féerique est autonome et ne se réfère pas au christianisme.

Pourtant ce monde imaginaire est une image du monde réel qui, selon lui, sort directement des mains du Créateur. Il n’y a aucune allusion à ce Créateur dans Le Seigneur des anneaux et dans Le Hobbit. Mais on sent que Gandalf le mage est un envoyé, d’on ne sait qui, mais ce «on ne sait qui» est présent de façon diffuse. La dimension providentielle est également très forte bien qu’implicite. Les romans féeriques ne sont pas des rêvasseries. Le merveilleux est plus réaliste que le roman réaliste borné dans l’espace et le temps. Lire Tolkien nous fait voir et comprendre de façon très vive le rôle de l’homme dans l’univers. C’est un visionnaire comme les grands romanciers.

Article publié par Astrid De Larminat, Le Figaro Littéraire. le 07/12/2012

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